Tisnalalit ou la renaissance

Tisnalalit ou la renaissance

Ameziane Kezzar & Mohand Lounaci

La renaissance italienne

    La Renaissance commence en Italie au milieu du XIVème siècle. C’est une période au cours de laquelle l’Europe connait de grands progrès dans les domaines artistiques, culturels, scientifiques et techniques. Elle a connu aussi de profonds changements en matière de politique, d’économie et de religion.

    Après la chute de Constantinople, tombée aux mains des Turcs en 1453, de nombreux savants, lettrés et artistes ont quitté le monde byzantin pour s’exiler en Italie. Ils apportent avec eux des manuscrits grecs et latins que l’Occident redécouvre. Et en réaction au Moyen-âge, ces artistes s’inspirent de l’antiquité pour peindre et sculpter l’homme ou la nature tels qu’ils sont.

    La renaissance italienne a pris racine en Toscane, à Florence notamment, puis le mouvement s’est étendu vers Venise, puis à Rome, où fleurit une architecture à la mode antique.

    Ce mouvement ne tarda pas à gagner toute l’Europe où l’on voit la culture antique gréco-romaine se manifester dans tous les domaines. C’était le retour aux sources, comme on dit. Ce qui a permis à l’Europe de sortir de la culture de la fin du monde prôné par le monothéisme moyenâgeux, où Dieu est au centre de tout, grâce aux artistes italienne qui ont su, avec l’art et la manière, recréer le monde et remettre l’homme au centre de l’univers. Après la Renaissance, la pensée millénariste de la fin des temps semble s’estomper des esprits et de l’art lui-même.

La renaissance kabyle

    Un mouvement similaire a connu le jour en Kabylie au début des années soixante-dix par la musique, par l’arrivée sur scène d’une génération d’artistes prônant aussi un retour aux sources. Mais à la différence de la renaissance italienne qui a bénéficié des largesses et de la puissance des principautés italiennes concurrentes. Chacune voulant briller davantage que les autres encouragea la création et l’émulation artistique. Les familles principales rivalisaient pour produire ce qu’il pourrait y avoir de plus beaux pour exprimer leur faste et leur puissance. Ce sont les Médicis à Florence, les Sforza à Milan, les Monteltre à Urbino, les Gonzague à Mantoue et les Este à Ferrare ou Venise.
La Kabylie, dépourvue d’Etat, même créatrice, n’a pas pu dépassé cette révolution musicale et poétique qui, en dépit de tout, a réussi à changer la Kabylie, à ouvrir dans l’âme des Kabyles une fenêtre sur un autre monde possible. Les chansons de ces années-là ont permis de donner une forme à l’informel, à un passé vu dans un présent précaire, à une culture tentée par le folklore. Ces musiciens et ces poètes, épris d’esprit universel, ont tant bien que mal, réussi à transmettre à leur public un peu de la culture gréco-latine (ou du moins de cette culture méditerranéenne qui résonne du tréfonds des âges) que l’Etat algérien a tenté et tente toujours d’éradiquer du pays. Ces artistes ont tenu tête à la culture de l’Etat, exclusivement arabo-islamiste, et ont pu renforcer le sentiment identitaire et linguistique kabyles chez les Kabyles, tout en leur montrant la beauté sortie de l’Abîme. La forme artistique est devenue un principe démocratique au sens de Castoriadis, le moyen pour la société de s’auto-instituer: « l’œuvre entretient avec les valeurs de la société cette relation étrange, plus que paradoxale : elle les affirme en même temps qu’elle les révoque en doute et les met en question » (Fenêtre sur le chaos, p. 22).
Ainsi le rôle des acteurs culturels de cette époque fut prépondérant et correspondent encore une fois à ce que Casoriadis écrit dans Fenêtre sur le Chaos: “L’écrivain – poète, philosophe, ou même historien – ébranle les certitudes instituées, met en question le monde dans et par lequel la société s’était crée une niche, il dévoile l’abîme tout en lui donnant une forme et par le fait même qu’il lui donne une forme. En faisant cela, l’écrivain participe essentiellement à l’instauration de la démocratie – sans laquelle, du reste, il est lui-même impossible et inconcevable.”
Mais cette ouverture sur soi, sur l’Abîme, qui portait en elle les germes d’une Renaissance s’est affrontée à l’inertie, à la folklorisation et aux manipulations du pouvoir sur la société. L’art s’est coupée de la société. Et la société kabyle a fait de l’artiste non pas celui qui la dérange, qui la pousse mais celui qui la reflète, qui la représente.
La Kabylie, pour relever le défi qui l’attend doit élargir, retrouver cette dimension politique de toute création, amorcée avec brio par la génération d’artistes des années soixante-dix, à tous les domaines,  et cultuver cette capacité à s’auto-instituer, à se réformer, à se réinventer pour ne pas sombrer dans le néant.
Mais, l’art n’est pas le seul domaine d’une renaissance possible, l’économique, le religieux, le politique et le scientifique ne peuvent être mis de côté.
Quand les tragédiens athéniens comme Eschyle, Sophocle, Euripide faisaient jouer leurs pièces, celles-ci permettaient à la société athénienne d’entrer dans un processus d’interrogations sur ses propres institutions, qui ont permis Socrate, Platon, mais aussi les Sophistes. Quand les Romains traduisent en latin la philosophie, les textes scientifiques grecs, ils se les réapproprient pour en faire un élément constitutif de leur puissance culturelle et militaire. Quand les Italiens de la Renaissance redécouvrent l’art grec, ils en font une force de prestige et de grandeur, si bien que l’artiste de la Renaissance c’est d’abord et avant tout, l’artiste italien ( les Michel-Ange, les Raphael, les Vinci…)
Pour que les Kabyles fassent leur Renaissance et perpétuent le mouvement des années soixante-dix interrompu par les circonstances, ils ne peuvent pas se retourner vers un passé mythifié, au risque de le sacraliser et de le momifier. Les langues grecque et latine bien que mortes continuent d’abreuver le présent, pas seulement les langues, mais surtout cette vision du monde qui a permis à des athées comme Lucrèce, à des mystiques comme Pythagore, à des scientifiques comme Hippocrate ou Eratosthène, à des idéalistes comme Platon et même à des plaisantins réactionnaires comme Aristophane ou Juvénal d’arriver jusqu’à nous.
Changer de paradigme pour la Kabylie est plus qu’impératif. Le retour aux sources antiques lui permettra de renouer avec sa véritable culture, celle des Apulée, des Térence, ainsi que d’autres savants antiques qui nourrissent encore aujourd’hui la pensée occidentale.

Article publié sur marenostrumarcadia.org

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